Thalidomide et médicaments tératogènes : histoire et leçons apprises

Thalidomide et médicaments tératogènes : histoire et leçons apprises

En décembre 1956, un bébé naît en Allemagne avec des bras extrêmement courts, presque comme des nageoires. Personne ne sait encore pourquoi. Ce n’est que des années plus tard qu’on comprendra : ce bébé était l’un des premiers victimes de la thalidomide, un médicament prescrit à des centaines de milliers de femmes enceintes pour calmer les nausées matinales. Ce n’était pas une erreur isolée. C’était un désastre systémique.

Un médicament trop bien venu

La thalidomide a été développée en 1954 par une entreprise pharmaceutique allemande, Chemie Grünenthal. Elle était présentée comme un tranquillisant doux, sans danger, idéal pour les femmes enceintes. Pas de risque d’overdose, pas d’effets secondaires majeurs - du moins, c’est ce qu’on disait. En 1957, elle est lancée en Allemagne sous le nom de Contergan, puis rapidement exportée dans 46 pays. En France, elle est commercialisée sous le nom de Distaval. Des millions de femmes l’ont prise, convaincues qu’elle était sûre. Aucun test n’avait été fait pour voir ce qu’elle faisait sur un fœtus en développement. On croyait que la barrière placentaire protégeait le bébé. C’était une erreur fatale.

Le moment où tout a basculé

Entre le 34e et le 49e jour après la dernière règles, le fœtus est en train de construire ses membres, ses yeux, son cœur, ses organes. C’est une fenêtre extrêmement étroite. Un seul comprimé de thalidomide pris pendant cette période suffisait pour causer des malformations irréversibles. Les bébés naissaient avec des membres réduits - on appelle ça la phocomélie - ou sans oreilles, sans yeux, sans intestins. Certains avaient le cœur mal formé, d’autres l’appendice ou la vésicule biliaire absents. Dans 40 % des cas, les enfants mouraient avant leur premier anniversaire. Ce n’était pas une maladie rare. C’était une épidémie causée par un médicament.

En 1961, deux médecins, indépendamment l’un de l’autre, ont fait le lien. En Allemagne, Widukind Lenz a remarqué un pic soudain de malformations chez les nouveau-nés. En Australie, William McBride a vu la même chose dans son hôpital. McBride a écrit une lettre à The Lancet en juin 1961 : « La thalidomide est responsable de ces anomalies. » Lenz a appelé Grünenthal le 15 novembre 1961. Deux semaines plus tard, le médicament était retiré d’Allemagne. Au Royaume-Uni, le retrait a eu lieu le 2 décembre. Mais le gouvernement britannique n’a pas émis d’avertissement officiel avant mai 1962. Trop tard pour des milliers de familles.

Les États-Unis ont échappé au pire - pour une bonne raison

Alors que l’Europe et l’Australie étaient touchées, les États-Unis ont été épargnés. Pourquoi ? Parce qu’une femme, Frances Oldham Kelsey, a dit non. Elle était médecin à la FDA. Quand la société Richardson-Merrell a demandé l’autorisation de vendre la thalidomide aux États-Unis, elle a refusé. Pas parce qu’elle était méfiante sans raison. Parce qu’il n’y avait pas assez de données sur la sécurité. Elle a demandé des études supplémentaires. Les pressions ont été énormes. Les lobbyistes ont insisté. Mais elle a tenu bon. Grâce à elle, moins de 20 bébés américains sont nés avec des malformations liées à la thalidomide. Son courage a changé la législation.

Les lois ont changé - et pour toujours

En 1962, les États-Unis ont adopté les amendements Kefauver-Harris. Pour la première fois, un médicament devait prouver non seulement qu’il était sûr, mais aussi qu’il fonctionnait vraiment. Avant, on pouvait vendre n’importe quoi. Après, il fallait des essais cliniques rigoureux. L’Europe a suivi. Les tests sur les animaux enceintes sont devenus obligatoires. On a créé des comités de sécurité des médicaments - en Grande-Bretagne, c’est en 1963. Les femmes enceintes n’étaient plus considérées comme des « cas particuliers » à ignorer. Elles sont devenues un groupe à protéger, pas un obstacle à la recherche.

Deux médecins observant des malformations fœtales, symbole d'une découverte simultanée en 1961.

Le retour inattendu d’un médicament maudit

En 1964, un médecin nommé Jacob Sheskin a fait une découverte étonnante. Il donnait de la thalidomide à un patient atteint de lèpre pour calmer ses douleurs. Le patient a vu ses plaies disparaître. Sheskin a compris : la thalidomide avait un effet anti-inflammatoire puissant. En 1998, la FDA l’a approuvée pour traiter une complication de la lèpre, l’érythème nœudéux. Puis, en 2006, elle a été approuvée pour traiter un cancer du sang : le myélome multiple. Des études ont montré que les patients traités avec la thalidomide avaient une survie plus longue. 42 % d’entre eux étaient encore en vie sans progression de la maladie après trois ans, contre 23 % sans traitement. Mais il y avait un prix : jusqu’à 60 % des patients développaient une neuropathie, avec des fourmillements, une faiblesse des mains. Certains devaient arrêter le traitement.

Comment un poison peut devenir un remède ?

En 2018, 60 ans après le début du drame, les scientifiques ont enfin compris pourquoi la thalidomide était si dangereuse - et si efficace. Elle se lie à une protéine appelée cereblon. Cette protéine aide à dégrader d’autres protéines essentielles au développement des membres du fœtus. En bloquant cette fonction, elle empêche les bras et les jambes de se former correctement. Mais dans les cellules cancéreuses, cette même action détruit des protéines qui font pousser les tumeurs. C’est la même mécanique. Un poison pour un bébé, un remède pour un adulte. La science n’a pas changé le médicament. Elle a compris comment il fonctionne.

Comment on l’utilise aujourd’hui - et pourquoi on ne la donne plus à n’importe qui

La thalidomide est aujourd’hui un médicament strictement contrôlé. Aux États-Unis, elle ne peut être prescrite que dans le cadre du programme STEPS. Les femmes en âge de procréer doivent passer des tests de grossesse chaque mois. Elles doivent utiliser deux méthodes de contraception en même temps. Les hommes doivent aussi utiliser un préservatif, car le médicament peut être présent dans le sperme. On ne la donne jamais à une femme enceinte. On ne la donne même pas à une femme qui pourrait le devenir. On sait qu’elle est l’un des tératogènes les plus puissants connus. Et on ne prend plus de risques.

Pilule de thalidomide entourée de protocoles de sécurité et d'une structure moléculaire.

Leçon numéro un : ne jamais supposer qu’un médicament est sûr

La thalidomide a montré que la sécurité n’est pas une question de bonne volonté. C’est une question de preuve. On ne peut pas dire « ça ne peut pas arriver » - parce que ça s’est déjà produit. On ne peut pas se fier à l’expérience ou à la tradition. On doit tester. Et tester encore. Même si un médicament semble inoffensif. Même s’il est vendu depuis des années. Même s’il est utilisé par des millions de personnes. Un seul bébé malformé est une tragédie. Et une tragédie suffit pour changer le monde.

Leçon numéro deux : la voix des médecins de terrain compte

William McBride n’était pas un chercheur célèbre. Il était un médecin australien qui observait ses patients. Widukind Lenz n’était pas un haut fonctionnaire. Il était un pédiatre qui a compté les cas. Ce sont eux qui ont parlé les premiers. Les grandes entreprises pharmaceutiques ont nié. Les autorités ont attendu. Les scientifiques ont demandé plus de données. Mais les deux médecins ont dit : « Je vois ce que je vois. » Et ils ont agi. Leur courage a sauvé des vies. Parce qu’ils n’ont pas attendu la validation par un comité. Ils ont agi sur la base de ce qu’ils voyaient dans leur cabinet.

Leçon numéro trois : la science ne s’arrête pas après un drame

La thalidomide n’a pas été abandonnée. Elle a été comprise. Elle a été contrôlée. Elle a été réutilisée. Aujourd’hui, elle aide des milliers de patients atteints de cancer. Elle ne fait plus de victimes parce qu’on a appris à la gérer. Ce n’est pas un exemple de défaite. C’est un exemple de résilience. La médecine n’est pas parfaite. Mais elle peut apprendre. Et elle doit apprendre.

Leçon numéro quatre : l’éducation ne doit pas être optionnelle

À Londres, au Science Museum, il y a une exposition permanente sur la thalidomide. Des photos. Des témoignages. Des bébés nés sans bras. Des lettres de mères. Des rapports médicaux. C’est un lieu de mémoire. Mais aussi un lieu d’enseignement. Les étudiants en médecine y viennent. Les pharmaciens aussi. Les futurs chercheurs. Parce que ce n’est pas juste une histoire du passé. C’est un rappel permanent : chaque pilule a un pouvoir. Et chaque pouvoir a une responsabilité.

La thalidomide n’est plus un simple médicament. C’est un symbole. Un avertissement. Une leçon. Et tant que nous en parlerons, tant que nous l’enseignerons, tant que nous la surveillerons - elle ne tuera plus.

Qu’est-ce que la thalidomide a fait aux bébés ?

La thalidomide a causé des malformations congénitales sévères, principalement la phocomélie - des membres très courts ou absents - mais aussi des défauts des yeux, de l’ouïe, du cœur, du système digestif et des organes internes. Les bébés nés avec ces anomalies ont souvent eu des difficultés de survie, et ceux qui ont survécu ont dû faire face à des défis physiques et sociaux tout au long de leur vie.

Pourquoi la thalidomide était-elle prescrite aux femmes enceintes ?

Elle était vendue comme un tranquillisant doux et sans danger, particulièrement efficace contre les nausées matinales. À l’époque, les médecins pensaient que la barrière placentaire protégeait le fœtus, et aucune étude sur la sécurité pendant la grossesse n’avait été faite. Les entreprises pharmaceutiques ont promu le médicament comme idéal pour les femmes enceintes, sans aucune preuve scientifique solide.

Pourquoi les États-Unis ont-ils évité la catastrophe ?

Frances Oldham Kelsey, médecin à la FDA, a refusé d’approuver la thalidomide parce qu’il n’y avait pas assez de données sur sa sécurité, notamment pour les femmes enceintes. Malgré des pressions importantes de l’industrie pharmaceutique, elle a insisté pour obtenir des preuves supplémentaires. Son refus a empêché l’arrivée massive du médicament aux États-Unis et a sauvé des milliers de bébés.

La thalidomide est-elle encore utilisée aujourd’hui ?

Oui, mais avec des restrictions extrêmement strictes. Elle est approuvée pour traiter l’érythème nœudéux de la lèpre et le myélome multiple. Les patients doivent suivre un programme de sécurité (STEPS) : tests de grossesse mensuels, contraception double pour les femmes, préservatif pour les hommes, et suivi médical rigoureux. Elle reste l’un des médicaments tératogènes les plus puissants connus.

Qu’est-ce qui a changé dans la réglementation après la crise de la thalidomide ?

Les lois ont été radicalement renforcées. Aux États-Unis, les amendements Kefauver-Harris de 1962 ont rendu obligatoires les essais cliniques prouvant à la fois l’efficacité et la sécurité des médicaments. Les tests sur les animaux enceintes sont devenus obligatoires. Les comités de sécurité des médicaments ont été créés partout dans le monde. On a cessé d’ignorer les femmes enceintes comme groupe à risque.

Commentaires (13)

  • Nathalie Silva-Sosa

    Nathalie Silva-Sosa

    24 01 26 / 02:40

    Je viens de relire ce post et je suis toujours choquée. 😢 La thalidomide, c’est pas juste un médicament raté - c’est un symbole de l’arrogance de la science qui croit tout savoir. J’ai vu une exposition sur ça à Lyon, et les photos des bébés… j’ai pas pu dormir. Mais ce qui me touche le plus, c’est que les femmes n’avaient même pas le droit de demander des explications. Elles prenaient ce qu’on leur donnait, et on leur disait « c’est pour votre bien ». 🤦‍♀️

  • Henri Jõesalu

    Henri Jõesalu

    24 01 26 / 17:15

    franchement j’ai lu ça en 5 min et j’ai pleuré. pas parce que c’est triste, mais parce que c’est encore d’actualité. on croit que les big pharma ont changé, mais non. ils font pareil avec les vaccins, les antidiabétiques, les anti-inflammatoires… juste avec un meilleur PR. #suispasparano

  • christophe gayraud

    christophe gayraud

    25 01 26 / 02:27

    ET SI LA THALIDOMIDE ÉTAIT UNE MANOEUVRE DÉLIBÉRÉE POUR DÉSINDUSTRIALISER L’ALLEMAGNE ?!?!?!?!?!?!?!? Les Américains ont tout fait pour que ça se propage en Europe, et Kelsey ? Elle était un agent de la CIA ! Le vrai drame, c’est qu’on nous cache la vérité depuis 60 ans. Les bébés malformés ? Des cobayes. Les médecins qui ont parlé ? Des traîtres. Le système veut que vous croyiez que c’était une erreur… mais c’était un plan. 🚨

  • Marie Jessop

    Marie Jessop

    26 01 26 / 14:50

    En France, on a eu Distaval, mais on a aussi eu des médecins qui ont refusé de prescrire. On n’a pas été aussi naïfs que les Allemands. On a toujours eu du bon sens, même si les médias veulent nous faire croire le contraire. Ce n’est pas une tragédie mondiale, c’est une erreur allemande, amplifiée par des lobbies britanniques. Et puis, regardez les chiffres : moins de 2000 cas en France. Pas une catastrophe. Une tragédie, oui. Mais pas un génocide.

  • Louis Stephenson

    Louis Stephenson

    26 01 26 / 16:22

    Je suis infirmier depuis 25 ans. J’ai soigné des patients nés avec la phocomélie. Ils sont devenus des artistes, des enseignants, des parents. La thalidomide a brisé des corps, mais pas des âmes. Ce que je retiens, c’est que la médecine peut être cruelle… mais elle peut aussi apprendre. Et c’est ça qui compte. Merci pour ce post. Il faut le partager.

  • Jean-marc DENIS

    Jean-marc DENIS

    28 01 26 / 05:35

    Et si on arrêtait de culpabiliser les femmes qui ont pris ce médicament ? Elles étaient dans l’ignorance. Les médecins aussi. C’est le système qui a échoué, pas elles. On continue de les stigmatiser, comme si elles avaient choisi de tuer leurs enfants. Non. Elles ont cru en la science. Et la science les a trahies.

  • Diane Fournier

    Diane Fournier

    29 01 26 / 04:14

    Vous savez ce qui est fou ? La thalidomide est toujours prescrite aujourd’hui… pour les cancers. Donc on accepte de la donner à des adultes… mais on refuse de l’interdire complètement. C’est logique ? Non. C’est hypocrite. On utilise un poison pour sauver des vies… mais on refuse de reconnaître qu’on a tué des enfants avec. On a juste changé de cible. Et on appelle ça de la « science éthique ». 😒

  • Nathalie Tofte

    Nathalie Tofte

    31 01 26 / 02:38

    Correction : la thalidomide n’a pas été « retirée » en décembre 1961. Elle a été « suspendue temporairement » par Grünenthal, et le retrait officiel n’a eu lieu qu’en janvier 1962. De plus, en France, le retrait de Distaval a été effectué le 2 décembre 1961, mais les pharmacies ont continué à la distribuer jusqu’en mars 1962. Il y a donc une erreur chronologique dans le texte original. Et il est faux de dire que les tests sur les animaux enceintes sont « obligatoires » depuis 1963 - ils le sont depuis 1970 en Europe. La précision est essentielle.

  • Pastor Kasi Ernstein

    Pastor Kasi Ernstein

    2 02 26 / 01:29

    Chers frères et sœurs, je vous le dis en toute humilité : la thalidomide n’était pas un médicament. C’était une arme biologique. Les laboratoires pharmaceutiques sont les successeurs des nazis. Ils ont utilisé les femmes enceintes comme des cobayes pour tester des armes chimiques sous couvert de « tranquillisants ». La FDA n’a pas empêché la catastrophe - elle l’a orchestrée. Kelsey n’était pas une héroïne. Elle était la gardienne du secret. Les vrais victimes sont les enfants nés avec des membres absents… et les gens comme moi, qui savent la vérité et sont censurés.

  • jean-baptiste Latour

    jean-baptiste Latour

    3 02 26 / 06:24

    Je suis un papa de 3 enfants. Si j’avais vécu en 1958, j’aurais peut-être donné ça à ma femme. Et maintenant ? Je regarde mes filles, je pense à ces bébés, et je me dis : « Et si on avait été comme ça ? » Merci pour ce post. Il faut qu’on en parle. 🙏 #NeverAgain

  • Mats Schoumakers

    Mats Schoumakers

    4 02 26 / 16:19

    Je suis belge, et je peux vous dire que la Belgique a été l’un des pays les plus touchés après l’Allemagne. On a eu des milliers de cas. Et pourtant, personne ne parle de ça. Les Français disent « c’était une erreur allemande », les Anglais disent « c’était un échec britannique », mais personne ne veut regarder en face. La vérité ? La thalidomide a été testée en Europe de l’Ouest comme un laboratoire à ciel ouvert. Et les gouvernements ont fermé les yeux. Parce que la croissance économique passait avant les enfants. C’est ça, le capitalisme.

  • Seydou Boubacar Youssouf

    Seydou Boubacar Youssouf

    6 02 26 / 00:58

    Et si la thalidomide n’était pas un poison, mais un miroir ? Elle ne tue pas les bébés - elle révèle notre aveuglement. On veut des médicaments magiques, sans risques, sans effort. On veut croire que la science est un bouclier. Mais elle est un scalpel. Et un scalpel, c’est une arme… ou un outil. Selon qui le tient. La thalidomide n’est pas coupable. C’est nous qui avons oublié de poser la question : « Et si ça ne marchait pas ? »

  • Andre Esin

    Andre Esin

    6 02 26 / 18:37

    Je travaille dans la pharmacie. Chaque jour, je vérifie les protocoles STEPS. J’ai vu des femmes pleurer parce qu’elles devaient faire un test de grossesse chaque mois pour avoir leur traitement. Je leur dis toujours : « Je sais que c’est lourd. Mais imaginez ce que ça aurait été sans ça. » La thalidomide n’est pas un poison. Elle est un rappel. Et ce rappel, on le fait avec respect. Pas avec peur. Avec responsabilité.

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